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v. 32  no. 3    November / novembre 2004

L'histoire du Gramophone virtuel: exemple de l'évolution d'un site Web au fil des ans

www.collectionscanada.ca/gramophone/

par Richard Green
Bibliothèque et Archives Canada

Si vous avez assisté à un congrès de l'Association canadienne des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux (ACBM), de l'Association internationale des Archives sonores (AIAS), de l'Association for Recorded Sound Collections ou du Canadian Congress of Collectors au cours des dernières années, vous m'avez probablement entendu parler du Gramophone virtuel. Cet article est une version mise à jour des communications que j'ai présentées devant ces auditoires - je n'en finis plus de le revoir et le considère encore inachevé, puisque nous disposons pour l'instant de peu de faits décisifs sur l'Internet et qu'il reste impossible de prévoir avec certitude son évolution, en particulier du point de vue des bibliothèques et archives. Les institutions comme Bibliothèque et Archives Canada (BAC) peuvent influencer à la fois sur le contenu et l'utilisation du site du Gramophone virtuel, c'est à dire contribuer à faire en sorte qu'il ne soit pas qu'un simple véhicule d'information commerciale, de divertissement et d'actualités, mais aussi un outil d'éducation et de recherche sérieuse. L'expérience du Gramophone virtuel, un site d'enregistrements historiques canadiens, illustre bien à quel point l'Internet a changé en l'espace de quelques années.

Le Gramophone virtuel a été parmi les premiers sites multimédias parfaitement intégrés, à voir le jour sur l'Internet. Il a été inauguré à l'automne 1998, à l'occasion de la conférence de l'AIAS, à Paris. Les membres de l'ACBM se souviendront peut être d'un visionnement en avant première à leur propre congrès, l'été de la même année, à Ottawa. Le Gramophone virtuel se voulait au départ une version révisée du livre En remontant les années, écrit en 1975 par le premier chef de la Collection d'enregistrements sonores de BAC, Edward Moogk. De fait, on doit les premières entrées dans cette collection d'enregistrements à M. Moogk, qui a fait don de sa propre collection de disques 78 tours à notre institution en 1967. Son livre retraçait l'histoire du son enregistré au Canada jusqu'à 1930 et demeure l'ouvrage de référence par excellence sur la naissance de cette industrie dans notre pays. Les chercheurs et chercheuses ont réclamé pendant des années une édition mise à jour ou un deuxième tome, qui viendrait compléter ce tour d'horizon des 78 tours au Canada. Bien qu'endossé par la Société bibliographique du Canada et inscrit dans les objectifs de la Bibliothèque nationale, la réalisation de ce projet semblait peu probable en raison de contraintes financières.

Les années 1990 ont vu l'apparition de l'Internet. La Bibliothèque nationale du Canada a commencé à y publier de l'information, et son équipe technique a voulu entreprendre un projet qui permettrait d'évaluer le potentiel de cette nouvelle technologie. Les responsables de la Collection d'enregistrements sonores et vidéo ont proposé la mise à jour d'En remontant les années, en mettant à profit les possibilités du Web. Le projet proposait non seulement d'énumérer les enregistrements, mais d'ajouter des images et enregistrements sonores. L'idée a plu, on avait les fonds, alors nous avons été de l'avant. L'équipe technique a été quelque peu surprise : elle n'avait envisagé qu'un test, et voilà qu'on parlait d'une ressource à mettre à la disposition du public sur l'Internet. Il a fallu réviser le projet, discuter… et finalement le Gramophone virtuel a été lancé en novembre 1998.

Comme En remontant les années, le Gramophone virtuel comporte une table des matières, une biographie des principaux artistes, un historique de l'industrie et une bibliographie. Bref, on y retrouve les principales composantes d'un livre, avec des ajouts technologiques. On y a remplacé la liste des enregistrements sur disque et la discographie individuelle des artistes par une base de données interrogeable comportant vingt sept champs différents et offrant une variété d'options de recherche. L'étendue de ces champs s'explique par une volonté de satisfaire à la fois les spécialistes en discographie et le grand public. Nombre d'entrées de la base incorporent ainsi un lien vers un fichier audionumérique permettant d'écouter un enregistrement restauré plutôt que de donner simplement une description du style musical.

Ce que nous n'avions pas prévu, et qui s'est avéré difficile à saisir pour de nombreuses institutions (incluant BAC), c'est la différence fondamentale entre un site Web et un livre. Sur un site Web, les gens commencent rarement au début, ils ne voient pas nécessairement les titres au haut de chaque page et ils ne lisent pas forcément l'introduction, la table des matières et l'index. Ils explorent en essayant différents hyperliens, sautent d'une sélection à l'autre, s'amusent et se laissent plutôt guider au hasard. Ils consultent bel et bien, mais pas de la manière dont le conçoivent traditionnellement bibliothécaires et archivistes.

Nous constatons que les gens qui visitent le Gramophone virtuel arrivent de provenances très diverses - par le biais de moteurs de recherche tels que Google ou d'hyperliens insérés sur d'autres pages, par l'entrée aléatoire de mots dans le champ " adresse " ou tout simplement par chance. Je vous donne un exemple : un membre de la famille Gerson a décidé d'effectuer des recherches sur ce nom, ce qui l'a mené sur notre site, où l'on mentionne Albert Gerson, son grand père. La Bibliothèque (BAC) n'avait rien sur Albert Gerson, et En remontant les années indiquait seulement que ce dernier avait enregistré deux faces sur étiquette His Master's Voice. Grâce à l'information fournie par la famille, nous savons maintenant que M. Gerson a joué dans des orchestres montréalais de théâtre, puis est déménagé aux États Unis. Beaucoup d'autres familles ont communiqué avec nous. Ce que je veux souligner ici, c'est que sans l'Internet, il aurait fallu aux Gerson des années pour trouver dans le livre original la brève mention du grand père, dont le nom n'était pas indexé. Cet exemple confirme l'approche choisie par le Gramophone virtuel : être exhaustif et inclure des artistes méconnus, tels qu'Albert Gerson, plutôt que d'être sélectif et de se limiter aux chansons les plus connues. Le débat continue de faire rage dans bien des institutions : la raison d'être d'un site Web est elle d'ouvrir l'appétit des visiteurs de sorte que, ayant eu un aperçu de nos collections, ils poursuivent ensuite leur exploration par des moyens traditionnels? Ou encore, faut il chercher à donner entièrement accès aux collections par l'Internet?

Au moment de publier un livre, un auteur et son éditeur ont généralement une bonne idée de l'auditoire visé et de ses compétences. Lorsque nous avons conçu le Gramophone virtuel, nous le voyions comme un site d'intérêt restreint qui attirerait principalement les chercheurs sérieux, notamment les collectionneurs et les auteurs de discographies. Nous avions tort. Le Gramophone virtuel intéresse toutes sortes de gens. La musique est un langage universel, et les enregistrements anciens attirent beaucoup de curiosité. Nombre de visiteurs ne se rendent même pas compte que le Gramophone virtuel est une bibliothèque ou même qu'il est un site canadien. Certains pensent qu'il s'agit d'une boutique virtuelle vendant de la musique!

Il existe une autre différence importante entre un livre et un site Web. Un livre est définitif : son contenu ne change pas, à moins qu'une nouvelle édition soit publiée. Un site Web est tout le contraire. Le changement fait d'ailleurs partie de sa nature fondamentale. Les visiteurs veulent que les sites Web évoluent, ils veulent y voir apparaître de nouvelles informations, ils exigent que ceux ci soient régulièrement mis à jour. Prenez par exemple la page " Ressources " du Gramophone virtuel. Lorsque nous avons conçu le site, nous avons visé une grande envergure : nous voulions que cette page soit plus qu'une simple bibliographie et présente des liens vers les autres sites Web traitant des enregistrements sur disques 78 tours et sur cylindres. Nous avons été bien servis. La première version renfermait vingt neuf liens de qualité. En 2001, à la mise à jour des " Ressources ", nous avons repéré sans grand effort plus de 350 sites, sans compter ceux de moindre qualité ou restant à la périphérie du sujet; de ce nombre, nous en avons retenu 125. Pour chacun, nous avons rédigé une notice qui a été traduite (anglais, français). Depuis, certains des sites recensés ont déménagé ou disparu. Une autre mise à jour s'impose, et les liens seront encore plus nombreux. Alors, le saviez-vous? La mise à jour du contenu représente tout un défi.

Le contenu n'est toutefois pas notre seul souci. Une autre caractéristique de l'Internet réside dans l'évolution rapide de la technologie sous jacente. Les fichiers audio sont l'aspect le plus populaire du Gramophone virtuel. Ces fichiers renferment des enregistrements sonores complets, restaurés grâce aux techniques numériques. En 1998, le format RealAudio représentait notre meilleure option pour la diffusion audio sur Internet. Depuis ce temps, une autre technologie s'est imposée : le MP3, qui laisse les utilisateurs télécharger directement de la musique sur leur poste. Le Gramophone virtuel permet ainsi le téléchargement en MP3 depuis 2003.

Un site comme le Gramophone virtuel représente un engagement à long terme. On ne peut le créer, puis l'abandonner, comme un livre sur une tablette où il s'empoussiérera. Ses fonctions, son contenu et sa structure même doivent être périodiquement revus.

Concevoir un site en fonction d'une gamme étendue d'utilisateurs n'est pas une mince affaire. Initialement, la page d'où on accédait au catalogue s'intitulait " Base de données " - un terme que plusieurs ne comprenaient pas, avons nous constaté. De plus, même quand les visiteurs connaissaient la signification du terme, ils ne parvenaient pas toujours à lancer une recherche. Aux considérations terminologiques, s'ajoutaient donc celles liées à la fonctionnalité du site, de même que le degré d'expérience individuel. Car, bien qu'il soit facile d'accéder à l'Internet, tous les internautes ne possèdent pas la même compréhension de son fonctionnement. Afin de régler ces problèmes et d'autres, nous avons repensé le site et la nouvelle version a été lancée en janvier 2004. La " Base de données " est devenue " Recherche dans la collection ". La page " Audio ", permettant aux visiteurs de parcourir la liste de fichiers audionumériques sans interroger la base de données, est devenue quant à elle " Écoute ". Quelques habitués nous ont demandé pourquoi nous avions retiré les fichiers audio. Tous les changements étaient pourtant expliqués dans la page " Quoi de neuf? ", disponible comme l'" Aide " en un seul clic de souris, mais toutes deux rarement consultées. Les internautes préfèrent tenter seuls quelques essais et, s'ils ne réussissent pas, abandonnent ou nous envoient un courriel nébuleux en cliquant sur " Commentaires ". Il manque éminem-ment dans le cyberespace un service de libraire ou d'archiviste pour guider le chercheur inexpérimenté! C'est l'aide dont bénéficient régulièrement les visiteurs qui se présentent en personne dans nos institutions. Nous devons maintenant imaginer comment offrir la même aide dans le cadre de l'Internet.

Quand un chercheur se présente en personne à BAC, un membre du personnel peut lui expliquer pourquoi tels documents sont listés dans la base de données et tels autres ne le sont pas. Presque toutes les institutions ont leurs particularités; les collections et politiques de chacune ont évolué suivant des circonstances qui leur sont propres, d'une manière que seul le personnel est en mesure d'expliquer. Voici quelques unes des questions soumises au Gramophone virtuel, ainsi que les réponses que nous avons données :

  • Pourquoi ne donnez vous pas accès à toute la collection? Il faut du temps et de l'argent pour traiter le matériel, et nous devons voir au plus pressant. Maintenir un site Web comme le Gramophone virtuel coûte cher. Existe-t-il quelqu'un qui veuille partager son budget? où qui connaisse un riche donateur?
  • Comment pouvez vous prétendre que votre site est " canadien " et n'avoir aucun enregistrement de Wilf Carter? En bref, parce que Wilf Carter est mort en 1996. Il a eu une longue vie, ce qui veut dire que ses chansons, même celles qui datent de plus de soixante dix ans, sont encore protégées par le droit d'auteur et le resteront jusqu'au 1er janvier 2047.
  • Pourquoi n'obtenez vous pas une licence d'utilisation? Nous avons essayé. Le directeur d'une société canadienne de perception des droits d'auteur m'a déjà dit qu'il y avait, à toutes fins pratiques, seulement cinq chansons antérieures à 1920 ayant une réelle valeur commerciale. Malgré cela, il s'est avéré impossible de négocier une licence à un prix raisonnable pour les autres chansons.

Il va de soi que, si un site renferme une erreur, quelqu'un la relèvera. Nous avons rédigé notre biographie de May Irwin en se basant sur le Grove Dictionary, dictionnaire publié aux États-Unis qui, tout en étant une source satisfaisante, renferme néanmoins bon nombre d'erreurs, comme nous l'a signalé un descendant de Mme Irwin.

Naturellement, il y a toujours des mécontents, comme cet homme pour qui les entrées du catalogue étaient trop détaillées : " l'œuvre de bureaucrates disposant de trop de temps et un gaspillage de deniers publics ", selon lui.

Heureusement que, pour chaque commentaire négatif, nous en recevons plusieurs douzaines positifs. En janvier 1999, la base de données contenait environ 1 200 entrées et 205 fichiers RealAudio. Au cours du premier mois pour lequel nous disposons de statistiques, on a enregistré 1 423 consultations et 517 demandes d'écoute. Pas mal!

Quatre ans plus tard, en janvier 2003, consultations se chiffraient à 97 368, ce qui, dans le monde tout neuf de la cyberstatistique, représente 26 356 visites et 73 802 écoutes. Durant l'année 2003, nous avons enregistré plus de 600 000 visites et 1 000 000 d'écoutes. La visite moyenne était d'une durée de 20 minutes. Ces données ont grandement étonné, puisque l'on s'attendait à ce que le Gramophone virtuel suscite un certain intérêt au début, puis que cet intérêt s'amenuise.

Regardons les choses sous un autre angle. Au cours des années 1990, en moyenne 1 000 disques 78 tours étaient extraits chaque année en réponse à la requête d'un client ou à une demande de renseignements. En mars 2003, le Gramophone virtuel a enregistré plus de 100 000 écoutes, ce qui équivaut à 100 ans de consultation sur place. Notre personnel aurait dû travailler pendant près de 17 années sans jamais prendre une journée de congé pour répondre à un nombre équivalent de demandes en personne. Cela montre bien comment l'Internet améliore l'accès.

L'expérience de travail au Gramophone virtuel est vraiment enrichissante. Le site a suscité un grand enthousiasme, y compris de gens qui ont réussi à retrouver, grâce à lui, des chansons qu'ils associaient à des êtres aimés, à des traditions familiales ou à des événements particuliers de leur vie. Les visiteurs apprécient l'information historique, les photographies… tout! Le Gramophone virtuel a été utilisé par des musées, des chaînes de télévision, des entreprises cinématographiques, des producteurs de cédéroms, des stations de radio, des établissements d'enseigne-ment, notamment dans le cadre de projets éducatifs, ainsi que par des étudiants suivant une formation en musique ou en musicologie. La nouvelle version intègre d'ailleurs une composante conçue spécialement pour les étudiants et le personnel enseignant, intitulée " Ressources pédagogiques ".

Il a été fascinant de voir les personnes embauchées pour ce projet se transformer en chercheurs passionnés et en mordus des 78 tours. Personne n'avait, à vrai dire, étudié systématiquement les enregistrements sonores canadiens avant cela. Ces personnes découvrent de nouvelles données sur le sujet, et les mettent à la disposition de tous.

Il reste encore des milliers d'enregistrements à verser au Gramophone virtuel. Ayant connu un départ modeste, la base de données contient aujourd'hui plus de 12 000 titres et 3 600 fichiers audio. En 2004 et 2005, nous terminerons le travail sur les artistes classiques de l'époque des 78 tours; de nouveaux articles et enregistrements viendront alors enrichir le Gramophone virtuel. Ensuite, nous entendons présenter de façon exhaustive les enregistrements réalisés par Columbia au Canada. Au programme de notre prochaine année, figure aussi une étude visant à préparer l'intégration du Gramophone virtuel, base de données actuellement autonome, à AMICUS, le catalogue de BAC. Les notices catalographiques pourront ainsi être consultées par toute la collectivité bibliothéconomique ayant accès à AMICUS. Je vous invite à visiter le Gramophone virtuel, à l'adresse www.collectionscanada.ca/gramophone/. Nous apprécierons connaître vos commentaires.